J'ai lu : Berlin XVIII 4ème édition (version Apocalypse)

Publié le par Arii Stef

Présentation

Berlin XVIII est un jeu de rôles de 1988 qui avait connu trois éditions sur la période 1988- 1995. Dans un futur sombre marqué par une guerre sans fin entre l’Europa et l’Ursia, Berlin est devenue une immense mégalopole, capitale d’une Europe en partie inhabitable. Les Falkampfts du secteur 18 sont les flics qui tentent de maintenir l’ordre dans le secteur le plus pourri de la capitale. Dans un monde en déliquescence, la plus grande pauvreté côtoie les plus voyantes richesses dans un quotidien de crasse, de violence et de magouilles.

Malgré des noms allemands imaginés par une vache espagnole, un système rudimentaire (au moins pour les deux premières éditions) et des illustrations déjà pas folles à l’époque, le jeu reste dans le cœur de pas mal de rôlistes d’un certain âge. En effet, il était le premier jeu où l’on incarnait des policiers et qui se centrait sur la vie d’un commissariat (Falkhaus). Le monde, empreint de désespoir, considérant que la guerre froide avait dégénéré, avait un cachet indéniable. Néanmoins la vision du futur en termes de technologie était très datée. Même avec le postulat d’une décadence et d’un recentrage sur les technologies utiles à la guerre, les auteurs n’imaginaient pas à l’époque ni internet (les journaux sont envoyés par fax, haha), ni les réseaux ni même les téléphones mobiles. En revanche, de rares voitures volantes parcourent le ciel de Berlin et une IA aide les Falkampfts dans la Falkhaus.

Après quelques suppléments, le jeu est mort dans les années 90. En effet, sa 4ème itération a abouti à un autre projet : le jeu COPS qui connaîtra une prolifique gamme et une longue destinée. Moins sombre, plus proche des codes de la série policière, certains vieux grognards lui préféraient leur vieux Berlin XVIII.

L’éditeur indépendant 500 Nuances de Geek annonça à la fin des années 2010 le lancement d’une nouvelle édition. Pour le système, l’éditeur décida de ne pas proposer un mais deux systèmes et ce dans deux livres séparés. Ces deux systèmes sont Apocalypse et Fate : deux systèmes que tout sépare ! FATE est plus traditionnel avec des parties basées sur un scénario, une orientation sur l’action et des personnages définis par des traits libres ; Apocalypse favorise les mondes et les intrigues émergents et construits en commun et se base sur des archétypes ayant chacun leurs actions spécifiques. Un livret de présentation de l’univers appelé « Zukunft kommt » a accompagné la sortie des deux livrets de règles.

Moi moi moi

Je fais partie des vieux cons qui préféraient Berlin XVIII à COPS et qui attendaient une nouvelle édition du jeu. Mais il faut l’avouer, je n’ai pas ouvert mes bouquins des 2èmes et 3ème édition depuis 20 ans. Je fais aussi partie des vieux cons dont les cheveux se sont dressés sur la tête quand il a entendu que Berlin XVIII serait un PbtA : je trouvais que le plaisir et la spécificité du jeu - les enquêtes - étaient incompatibles avec la construction partagée du monde et l’absence d’un scénario traditionnel. J’étais néanmoins curieux de voir ce que cette adaptation en pbtA pouvait donner et comment les auteurs avaient traité l’aspect rétrofuturiste de la technologie évoqué plus haut.

L’adaptation Apocalypse

Je ne suis vraiment pas un spécialiste des jeux « Powered by the Apocalypse » (pbta). J’ai lu Apocalypse World et Saga of Icelanders. Et j’ai mené un one-shot de Libreté. C’est tout ! Je vais néanmoins tenter de présenter les choix réalisés par l’auteur (Khelren) dans l’adaptation de Berlin XVIII à ce système.

Les archétypes et leurs actions spécifiques (appelées Manœuvres) sont au cœur du système Apocalypse. Ils caractérisent fortement les personnages des joueurs et leurs rôles dans le groupe. Plutôt que de partir de fonctions au sein de la Police, les archétypes de Berlin XVIII proposent 8 clichés de flics : la tête brûlée, le laborieux, le rebut, l’étoile montante, le loup aux dents longues, le vieux singe, le ripou et le marginal. Ils sont tous de grade Sergent dans les Falkampfts (pas de Falkriek ni de Falkrichter), sauf l’un des personnages qui est désigné comme chef et prend le grade de Sergent-chef (avec des Manœuvres spécifiques).

Un autre trait fréquent des pbtA est la création collaborative du monde ou de l’environnement direct des personnages. C’est également le cas pour Berlin 18. J’entends déjà ici des cris : « c’est une trahison du background ! », « Comment les joueurs peuvent créer un monde qui est déjà décrit (dans les éditions précédentes et dans Zukunft kommt) ». Cette version pbta permet de concilier des bases fixes du monde (son ambiance de Berlin, le conflit avec l’Ursia, la technologie décadente...) et une part de construction participative par le biais d’un questionnaire très ciblé. Ce questionnaire permet de circonscrire les choix dans ce qui fait l’essence de Berlin 18 mais de laisser finalement une grande liberté pour détailler de nombreux aspects du secteur 18 et de la Falkhaus. Les joueurs décident conjointement quel type de quartier est le secteur 18, si la Falkhaus est bien équipée ou si c’est un trou à rat et un tas d’éléments au travers de proposition de réponses à chaque question et d’un système d’avantages / inconvénients. L’univers du jeu est également dépeint par deux biais : par une description classique de ses grandes lignes d’une part et par des conseils de maîtrise. Ces conseils mélangent des conseils propres au système Apocalypse (Soyez fans des personnages de vos joueurs !) et des conseils très orientés sur l’ambiance policière de Berlin 18 (Faire jouer les luttes internes, Emmêler vie privée et affaires, …).

Dans Berlin 18 pbta, on ne parle pas de scénarios mais de dossiers. A la manière d’autres jeux pbta, les dossiers présentent une ou plusieurs affaires et généralement seul le point de départ de l’enquête et les grands tenants et aboutissements sont présentés. Les dossiers contiennent également une ou plusieurs « menaces » (des antagonistes ou parties prenantes des affaires) associé à une « horloge » qui constitue un compte à rebours d’événements ou d’actions réalisées par la faction en question. Les falkampfts devraient rapidement comprendre qui est le meurtrier mais il va falloir le prouver et faire des choix déterminants face à la situation. Contrairement à un jeu traditionnel, la découverte du meurtrier devient un enjeu secondaire par rapport à la capacité à le prouver (matérialisée par une jauge) et surtout de gérer les conséquences des choix des personnages.

Le jeu fournit des dossiers tout-faits : un one-shot et une mini-campagne (une saison) composés de 4 dossiers. D’un point de vue ludique, leur présence illustre bien la manière dont sont pensés les dossiers et la façon de les gérer pour le Maître de jeu. Ce sont des exemples parlants qui illustrent parfaitement les conseils de création de dossiers. Mais je ne les ai pas aimés pour d’autres raisons. J’en parlerai plus tard.

Le livret Zukunft kommt

Zukunft kommt est un petit livret format BD qui présente un peu-mêle différents aspects de l’univers : l’Europa, l’histoire des Falkampft, le secteur XVIII, la falkhaus, la vie de flics… On y suit également le journal intime d’une sergente de la Falkhaus 18. On voit que ce livret n’a pas été conçue pour le pbta puisqu’il fixe un certain nombre d’éléments qui relèvent de la construction collaborative dans le livret de règles pbta. Mais il pourra aisément inspirer le Maître de jeu et constitue une bonne base pour se lancer. Pour les possesseurs des vieilles éditions, je pense que l’on peut s’en passer aisément.

Mon avis

Comme je l’ai dit précédemment, j’ai peu joué à des pbta, il est donc difficile pour moi de juger si l’adaptation est pertinente, si les manœuvres sont intéressantes et si l’ambiance à la table véhiculée par le système respecte bien l’ambiance Berlin 18. Néanmoins, alors que j’étais très sceptique en débutant la lecture, je dois dire que les règles m’ont furieusement donné envie d’y jouer. La perspective de co-construction du secteur 18, les archétypes bien différenciés et la gestion des dossiers me plaisent et me semblent des bons moteurs de fiction.

En revanche, je n’ai pas été séduit par les dossiers et ce pour une raison totalement indépendante du système Apocalypse. Je trouve que les histoires proposées ont un contexte politique qui ne convient pas : il est beaucoup trop proche de notre monde actuel. Ce que j’appréciais dans les précédentes versions de Berlin XVIII, c’est la distance avec notre monde. L’impensable s’est déjà passé : la guerre, les déplacements massifs de population, le déclassement d’une grande partie de l’Europe, l’explosion de certains groupes nationaux… Dans les dossiers proposés dans le jeu, je trouve que cette distance et cette altérité est moins respectée : c’est plus crédible certes mais je trouve que cela affadit la saveur du jeu. Je vais vous fournir quelques exemples pour être clair : dans le premier dossier, l’enjeu est la reconnaissance par la Turquie d’un génocide perpétré contre les kurdes : franchement, la répétition de l’acte (le génocide) et de la problématique (la reconnaissance) dans un pays où cela s’est déjà passé est lourdingue. Surtout, cela nous plonge dans notre monde actuel, ils auraient pu au moins déplacer géographiquement la problématique. Dans la campagne, le gouvernement ursien tente de manipuler l’opinion publique d’Europa par des médias inféodés : cela ne vous rappelle rien (création de RT par Poutine) ? Ce calque aussi grossier de problématiques actuelles sur le monde de 2090 me sort complètement de l’immersion. Une question de goût.

Après cette longue digression sur les dossiers proposés, je vais conclure par le fait que j’ai trouvé que cette adaptation parvient le tour de force d’exprimer la saveur de l’Europa post-apocalyptique et des séries policières tout en laissant une place à l’imagination de tous les joueurs autour de la table. Le jeu permet de créer conjointement votre Berlin 18, celui de votre table et votre fiction qui ne soit pas uniquement un jeu de piste d’indices mais une histoire centrée sur les personnages et leurs choix. J’apprécie les scénarios traditionnels d’enquête mais ce format plus ouvert me tente bien. J’ai hâte de m’y frotter.  

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